Président de Fondacio, François Prouteau est allé sonder le récit de l’odyssée d’Ulysse pour y trouver des réponses face aux enjeux de notre époque. Ingénieur Sup ’Telecom, et aussi Docteur et chercheur en sciences de l’éducation à l’Université Catholique de l’Ouest, l’ancien directeur de IFF Europe signe un livre, Odyssée pour une Terre habitable, à paraître le 3 novembre 2021. Dans cette interview accordée à Fondacio, il confirme combien les récits peuvent nous aider à grandir.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

François Prouteau : Nous sommes à une période de mutation, de crise, où l’on peut chercher des histoires, des récits qui nous aident à comprendre ce que nous vivons. Un des pionniers de la transition écologique, Hopkins, disait dans le film Demain* : « Où sont les récits qui vont nous aider à nous en sortir ? ». Et en effet, la science-fiction, l’art, la littérature, la philosophie aujourd’hui peuvent nous y aider. Mon intention avec ce livre est de dire : « finalement, est-ce que l’on n’a pas dans notre héritage culturel, spirituel, religieux, philosophique, des sources, des récits qui peuvent nous informer, nous éclairer, nous donner des pistes, pour traverser ce que nous avons à affronter aujourd’hui ? ».

A chaque époque, chaque nouvelle génération a l’impression de faire face à des problèmes inédits, innommables. Pour une part, c’est vrai. En même temps, ceux qui étaient face à la débâcle de 1940 en France, ou qui ont été touchés par la peste Noire au milieu du 14ème siècle (elle a tué au moins 1/3 de la population européenne) ou encore par bien d’autres événements dramatiques de l’histoire humaine, ont pu se dire aussi : « ce que nous vivons n’a aucun précédent dans l’histoire humaine, nous sommes perdus ».

La culture nous enseigne qu’il y a quelque chose de commun entre les hommes, elle aide à nous relier à d’autres personnes ou sociétés qui ont vécu en leur temps et à leur manière, des événements joyeux ou douloureux. Ceci nous éclaire sur un devenir humain qui se présente, à toutes les époques, comme une aventure à vivre et des histoires à raconter.

« Où sont les récits qui vont nous aider à nous en sortir ? »

Rob Hopkins

dans le Film Demain, de Cyril Dion (2015)

En quoi le récit mythique de l’Odyssée par Homère est-il intéressant pour nous aujourd’hui ?

F. P. : L’Odyssée est un récit fondateur. Ce récit s’est globalement formalisé au 8ème siècle avant notre ère, c’est-à-dire il y a plus de 2700 ans. Il est l’un des premiers récits de notre civilisation. Homère y fait quelque chose d’inédit : il rassemble des récits dans cet ouvrage, qui sont fondateurs de ce qu’est « être humain », de devenir humain. Et c’est cela qui m’a intéressé : revisiter cet héritage d’une anthropologie, c’est-à-dire d’une vision de l’homme, s’élaborant d’un point de vue philosophique, écologique et politique. Cela m’a donné envie de rafraîchir sa lecture à l’aune de ce que nous vivons aujourd’hui comme problématiques environnementales, politiques, éducatives.

Le cheminement d’Ulysse peut-il être une source d’inspiration pour notre chemin, individuellement et collectivement ?

Ulysse est un héros mythique, intelligent, porteur de multiples talents. Homère l’appelle à plusieurs reprises le polymechanos (en grec), on dirait aujourd’hui le « polytechnicien ». Et en même temps, L’Odyssée montre combien Ulysse, tout en étant riche de telles compétences, a besoin des autres. L’aventure de sa vie est une aventure d’humilité et je dirais aussi, un apprentissage de la sagesse.

Finalement, Ulysse revient comme un mendiant, un étranger, un naufragé méconnaissable et nu sur sa terre natale. Il en est le roi, et pourtant sa situation concrète s’apparente à celle d’un migrant d’aujourd’hui. Certaines personnes le rejettent, d’autres l’accueillent. Homère met en évidence combien notre héritage culturel est marqué par la question de l’hospitalité et de l’accueil de l’autre, dans sa différence.

Il est très touchant de voir que, sur ce point, il y a des résonances profondes entre les poèmes d’Homère et de nombreux récits de la Bible, je pense aux histoires d’Abraham, de Moïse ou encore de Jonas. Quelle hospitalité est offerte à celui qui vient ? Quel accueil est réservé à l’inconnu ? Dans L’Odyssée, le respect est dû aux mendiants et aux étrangers, ils sont des envoyés de Dieu ; l’hospitalité est divine. C’est quelque chose qui m’a frappé et même bouleversé dans les récits d’Homère. Dans la tradition de la Bible, nous avons la figure de la miséricorde de Dieu, de l’accueil de Dieu inconditionnel qui nous invite aussi à l’hospitalité.

Et nous, aujourd’hui, hommes ou femmes du 21ème siècle, comment sommes-nous ouverts à toutes les personnes qui cherchent un accueil ? Comment vivons-nous l’hospitalité entre êtres humains ?

Des théologiens au 20ème siècle, tels que Hans Urs von Balthasar et, plus récemment, Michel Fédou s.j. dans ses travaux à propos d’une théologie de la culture, ont perçu des résonances entre les récits d’Homère et ceux de la tradition de la Bible qui, pour certains, sont écrits aux mêmes époques. Il est intéressant d’observer comment les uns et les autres portent la trace de manifestations de l’Esprit de Dieu, en perspective chrétienne.

Comment discerner l’action de la Parole de Dieu en toute personne de bonne volonté ? Je pense que pour nous à Fondacio, cela nous invite à ouvrir le champ de nos actions et de nos réflexions à de telles manifestations et à la pluralité de leurs expressions culturelles aujourd’hui encore.

Ce cheminement serait donc une boussole pour notre propre odyssée ?

F. P. : Comme Ulysse, nous sommes tous animés par des forces contraires, des forces spirituelles nous poussent vers la beauté, vers la vérité, vers « l’être soi, l’être avec, l’être pour » orientés vers le Bien… et, en même temps, nous sommes traversés par des forces du mal, de la violence. Jusqu’au bout, Ulysse doit faire face à ces forces contraires qui s’opposent en lui et autour de lui. Son cheminement est une navigation pour apprendre à être sage. Cela me fait penser au discernement, à l’exercice du jugement qui nous est proposée dans la Bible : « Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal », « choisis la Vie afin que tu vives toi et ta descendance ». (Dt 30 v15&19). C’est une expérience universelle qui dépasse les frontières de nos appartenances culturelles et religieuses. Nous pouvons ensemble, socialement, politiquement, essayer de discerner ce chemin, dans nos relations avec les autres humains, et aussi dans notre rapport à la nature et aux questions écologiques.

Votre livre nous invite à cheminer vers une Terre habitable. Qu’entendez-vous par ce terme ?

F. P. : Homère décrit Ithaque, la terre d’Ulysse, comme une terre qui est en train de devenir une cité démocratique respectueuse de la nature. On peut lire L’Odyssée comme un long cheminement pour atteindre ce but, en apprenant à devenir humain, à prendre soin du Cosmos et de la nature, et à faire que la Terre devienne vraiment habitable. Il faut faire preuve d’intelligence et de sagesse, semble nous dire Homère. En outre, il ne faut pas vouloir tout maîtriser. Il faut laisser une disponibilité au rayonnement du divin en nous, entre nous et dans la nature, le laisser s’exprimer dans nos forces et nos fragilités.

C’est donc en prenant conscience de notre part divine, tout en étant pleinement humain, que nous pourrons rendre cette Terre habitable ?

F. P. : Là où Ulysse est le plus humain, c’est quand il est le plus vulnérable, cabossé, mendiant, reclus. Il prend le visage d’une humanité qui n’est pas toute puissante, qui ne maîtrise pas tout. Dans mon odyssée pour une Terre habitable, je montre aussi les ressorts de la résilience de l’être humain, vulnérable et fragile. Il apprend à rebondir et à tisser des liens en traversant les épreuves avec passion, compétence et résilience. C’est ainsi que nous avons tous à prendre soin les uns des autres, et de la Terre. Sauvegarder notre maison commune, c’est notre vocation.

Cela rejoint l’idée d’être tous membres d’un même corps ?

F. P. : Oui, dans la pluralité où chacun a sa place, sa raison d’être et vit en interdépendance avec tous les êtres sur la Terre.

Dans ce contexte de transition écologique comment pouvons-nous nous mettre en chemin ?

F. P. : Ma grille de lecture propose de doubler l’odyssée d’Ulysse d’une autre odyssée, celle de Télémaque, le fils d’Ulysse. Celui-ci part en voyage d’apprentissage. Cela me fait penser à tous les jeunes qui, aujourd’hui, profitent d’une période de volontariat avec Fondacio ou d’autres organismes, pour s’initier à une manière d’habiter la terre et apprendre d’autres manières de vivre ensemble. Télémaque revient enrichi de ses aventures et de ses rencontres avec d’autres personnes en mer et sur d’autres terres. Il met à profit ce qu’il a appris pour devenir vraiment responsable d’Ithaque.  Cela nous invite, chacun à notre manière, à vivre une odyssée qui est beaucoup plus parlante pour moi qu’une « transition écologique ». Nous ne sommes pas dans une transition douce heureuse. Nous sommes, face à l’imprévisible, plongés dans des aventures humaines à vivre ensemble qui appellent toute notre lucidité, du courage et de la détermination de manière durable. C’est en cela que nous ne sommes pas dans une transition : nous ne savons pas où nous allons collectivement, nous sommes en odyssée avec tous les périples qui nous attendent, mais aussi toutes les joies d’un devenir humain, ensemble. 

« Nous ne sommes pas en transition, nous sommes devant des aventures humaines à vivre ensemble avec détermination, dans l’inconnu »

Comment cette préoccupation de bâtir une Terre habitable est-elle prise en compte à Fondacio concrètement ?

Par l’éducation des jeunes générations, nous avons dans les gènes de Fondacio une attention au devenir humain, au devenir du monde.

Nous avons aussi la vocation de construire un monde plus humain et plus juste, que l’on retrouve dans beaucoup de traditions. Dans la pluralité de leurs expressions, ces traditions spirituelles ou religieuses se rejoignent d’une certaine manière sur ce point. Il y a là quelque chose d’universel auquel Fondacio à sa manière participe, et qui, depuis notre dernier Congrès international aux Philippines, s’est affirmé clairement dans la formulation du but de notre mouvement : devenir bâtisseurs de ce monde meilleur.

Nous avons aussi une attention particulière à la fraternité, que nous veillons à vivre comme une composante constitutive de notre mission. Il n’y a pas de mission à Fondacio qui ne soit pas d’abord fraternelle avec qui que ce soit, où que ce soit. Une fraternité qui est au cœur et qui se retrouve dans notre logo, qui exprime le rayonnement de l’amour fraternel de Dieu avec le monde.

Dans son livre récent, Edgar Morin** évoque cette fraternité à l’œuvre aujourd’hui dans bon nombre d’oasis, qui sont les signes et manifestations d’innovations écologiques, pédagogiques, politiques fondées sur la fraternité. Et c’est en train de se passer maintenant !

Qu’est-ce que vous aimeriez dire à un jeune de 20 ans ?

F. P. : Pars vers ces oasis et cette fraternité ! Tout est possible. Rêve grand, n’oublie pas qui tu es, le rêve de ta jeunesse, même si beaucoup de choses semblent compliquées ou bouchées, c’est à la mesure dont tu te laisses habiter de ton rêve et d’une promesse de Vie, de vie avec un grand V. Tu vas rencontrer d’autres tout aussi fous que toi qui vont prendre ce chemin avec toi ou t’ouvrir cette hospitalité de mentor ou de compagnon, pour aider cette terre, cette humanité qui parait tellement fragile, ces démocraties qui paraissent tellement mises à mal, ce climat qui semble si problématique, ces incertitudes de la biodiversité si alarmantes : tout cela n’est pas déterminé, l’histoire n’est pas écrite d’avance. C’est à nous d’écrire l’histoire ensemble. Écris l’histoire, pars en Odyssée !

Livre Odyssée pour une Terre habitable – édition Le Pommier – Disponible en librairie pour 18€.

Préface de Nathanaël Wallenhorst

François Prouteau propose des séances de dédicaces à l’Université Catholique de l’Ouest à Angers :

  • Le 6 novembre lors de la journée des anciens étudiants CIRFA-IFF Europe
  • Le 22 novembre à 17h dans l’amphithéâtre Bazin

Propos recueillis par Zélie Gasc et Magali Audusseau le 21 octobre 2021

Pour télécharger l’interview en PDF, cliquez ici

*Demain (2015), film réalisé par Cyril DION.

** Edgar Morin. La Fraternité. Pourquoi ? Actes Sud, 2019